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MediaPart / Bamako World Wide (6/8) Au Mali, l’Europe désorganise les migrations traditionnelles

19 Juillet 2010 Par Carine Fouteau

Les eaux mortelles de la Méditerranée ne suffisent plus à « protéger » l’Union européenne de l’Afrique. Hantés par l’immigration irrégulière, les États membres consacrent, chaque année, des centaines de millions d’euros à ériger de nouvelles barrières, toujours plus au Sud, pour endiguer les « flux de clandestins » en route vers le vieux continent. Du Maghreb aux pays d’Afrique sub-saharienne, ils construisent un dispositif de contrôle des territoires dont la conséquence est d’entraver les migrations Sud-Sud, largement majoritaires dans les mouvements de population.

Pour barrer le passage à quelques dizaines de milliers d’Africains, les Vingt-Sept freinent les déplacements de millions d’autres, au mépris du « droit de quitter tout pays, y compris le sien » inscrit dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948.

Devant la délégation de l'Union européenne, à Bamako, mai 2010.
Devant la délégation de l’Union européenne, à Bamako, mai 2010.© Carine Fouteau

Documentée par le groupe de recherche Migreurop, l’externalisation de la politique migratoire européenne consiste à impliquer les pays d’émigration et de transit dans la lutte contre l’immigration irrégulière, devenue prioritaire depuis le sommet des chefs d’État à Séville en 2002. Au nord du Sahara, les mesures mises en œuvre visent à stopper les départs, au sud du Sahara, à les décourager.

Au Mali, cette emprise est plus récente qu’au Maroc ou en Libye. Ce pays d’émigration intéresse particulièrement l’UE car il devient une zone de transit, en raison de sa situation géographique et de sa législation accueillante. Les ressortissants des 15 pays membres de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cedeao) peuvent y entrer sans visa et y résider sans titre de séjour, en vertu des accords de libre circulation signés en 1979, 1986 et 1995. Comme des accords de libre circulation des personnes ont également été signés avec l’Algérie et le Maroc, le passeport malien est recherché et fait l’objet de trafic.

« Si c'est à ce prix, mieux vaut rester à la maison », proclame cette affiche pour décourager les migrants.
« Si c’est à ce prix, mieux vaut rester à la maison », proclame cette affiche pour décourager les migrants.© Carine Fouteau
  • De la « propagande anti-migratoire »

    En 2008, l’Union européenne a ouvert, à Bamako, un Centre d’information et de gestion des migrations (Cigem), inauguré par Louis Michel, ex-commissaire au développement, et Brice Hortefeux, alors ministre de l’immigration, et placé sous la tutelle du ministère des Maliens de l’extérieur.

    Devant le Cigem.
    Devant le Cigem.© Carine Fouteau

    Dix millions d’euros ont été débloqués sur trois ans. Cette somme sert, entre autres, à financer des campagnes de « sensibilisation » de l’opinion publique sur les dangers de l’émigration, via des spots télévisés, des affiches géantes et des discussions publiques organisées dans les villages avec des caravanes. Orienté sur les risques encourus par les migrants dans le désert et en mer Méditerranée, le message de l’UE est considéré par de nombreux acteurs locaux comme de la « propagande anti-migratoire ». Mais la manne suscite la convoitise. Dans le sillage du Cigem, une centaine de petites associations, plus ou moins fictives, ont vu le jour en répondant au cahier des charges.

    Situé dans le quartier moderne d’Hamdallaye ACI, le centre, composé d’une dizaine de salariés, accueille les candidats au départ. En attendant d’être reçues pour un entretien individuel, les personnes sont invitées à regarder un film, là encore sur les périls du parcours vers l’Europe.

    « Au départ, les gens venaient en pensant qu’on allait les aider à trouver un emploi à l’étranger ou à financer des projets de réinstallation, indique Siaka Mallet, le chef du service accueil, information orientation et accompagnement. Forcément, ils ont été déçus. Nous avons reçu 3.600 personnes en tout. On a pu proposer 6 contrats saisonniers en Espagne, pour l’étranger c’est tout. On a pu en placer une dizaine d’autres dans des entreprises au Mali. Sinon, on les oriente vers des formations dans le bâtiment, la mécanique ou l’agriculture et on les renvoie vers l’ANPE ou l’Agence pour la promotion de l’emploi des jeunes. »

    Dans les bureaux de la délégation de l’Union européenne, sur les bords du fleuve Niger, Richard Hands reconnaît lui-même que le bilan est en partie « décevant ». Il rappelle que la promotion de l’immigration légale fait partie des missions du Cigem, mais convoque la crise économique pour expliquer l’absence de résultats. « Ça ne marche pas, admet-il, parce qu’il n’y a pas d’offres. Les taux de chômage sont très élevés dans les pays d’accueil. En plus, il y a un problème de concurrence. Un Malien est bien plus loin de l’Europe qu’un Marocain, il parle moins bien le français et est moins éduqué. Le Marocain est moins cher et meilleur, y compris pour ramasser les fruits. » « Sur ce volet-là, honnêtement, on n’a pas réussi à faire grand chose », conclut-il.

    Cela n’a pas empêché deux députés européens, un socialiste et un conservateur, de juger « extrêmement positives » les actions du Cigem, à l’issue d’une visite éclair à Bamako, en mai 2010, ce qui a provoqué la stupéfaction des journalistes maliens venus recueillir leurs impressions. « Pourquoi dépenser tant d’argent pour dire aux gens ce qu’ils savent déjà, à savoir que la route est dangereuse ? », leur a demandé l’un d’entre eux.

  • Délocalisation des contrôles aux frontières

    Les Vingt-Sept ont commencé à faire du co-développement une contrepartie à la lutte contre l’immigration illégale à partir des années 2000. Déclinée pays par pays, cette politique s’est matérialisée par la signature d’une multitude d’accords bilatéraux de « gestion concertée des flux migratoires » dont l’objectif principal est de faciliter les retours forcés d’Africains résidant sans papiers en Europe. L’Espagne, à la différence de la France, a convaincu le Mali d’en signer un en 2007, si bien que des dizaines de Maliens sont expulsés régulièrement de Madrid par charter.

    Pas seulement des Maliens, d’ailleurs, puisque sont aussi renvoyés, en vertu de cet accord, des ressortissants d’autres nationalités (comme des Sénégalais, des Ivoiriens et des Guinéens) ayant transité, lors de leur départ, par le Mali.

    L’externalisation se traduit aussi par la délocalisation des contrôles aux frontières. À l’aéroport de Bamako, des « officiers de liaison », le plus souvent des policiers français, sont chargés d’« aider » les autorités locales à vérifier la validité des documents de voyage, ce qui crée des conflits de souveraineté échappant au droit international. Les compagnies aériennes sont elles aussi incitées à sélectionner leurs passagers depuis qu’une directive européenne de 2001 a instauré des sanctions financières à l’encontre des transporteurs acheminant des personnes sans passeport ou visa valide. L’accès aux avions est ainsi précédé d’une série de contrôles effectués par du personnel pas toujours compétent.

    En imposant un tel dispositif, les États du Nord, pourtant signataires de la convention de Genève sur les réfugiés, bafouent impunément l’exercice du droit d’asile, selon lequel une personne ayant besoin de protection ne peut se voir opposer l’irrégularité de sa situation lorsqu’elle arrive dans un pays d’accueil. Arrêtée lors de son départ, elle se voit retirer la possibilité de faire valoir ses droits.

  • Des puits construits « dans une optique de renseignement »

    Aussi immenses soient-elles, les frontières terrestres n’échappent pas non plus à la pulsion de contrôle européenne. Émanation du ministère français de l’intérieur, le service de coopération technique internationale de police (SCTIP) vient de terminer, en janvier 2010, un projet de réhabilitation de dix postes-frontières au Mali, avec un co-financement de Bruxelles. Les Espagnols en ont eux pris en charge dix-sept. « Des panneaux solaires, explique Richard Hands, ont été installés pour fabriquer de l’électricité et faire fonctionner les radios. Les gardes frontières ont été équipés de système Data, qui utilise la radio HF pour envoyer des données par écrit, développé dans le domaine humanitaire depuis une dizaine d’années. Ça fonctionne très bien. Des motos ont été livrées pour faire des patrouilles. Et des forages ont été réalisés pour que les policiers puissent puiser de l’eau, mais aussi pour inciter les personnes alentours à venir se ravitailler, dans une optique de renseignement et pour faire circuler l’information en temps réel. »

    À la différence des interceptions fréquentes aux aéroports, les résultats, en zone désertique, sont peu concluants. « En matière d’immigration illégale, constate Richard Hands, il n’y a rien eu encore, mais, pour la première fois, des narcotrafiquants ont été arrêtés dans le nord », une goutte d’eau au regard des tonnes de cocaïne qui transitent dans la région.

    Au final, l’accumulation des barrières n’empêche pas les départs. Mais elle oblige les migrants à prendre davantage de risques : les nouvelles routes, plus longues et plus périlleuses, ne sont connues que des guides les plus aguerris, qui font payer cher leur savoir-faire.

  • Marchandage avec Tripoli

    Et cela, alors même que l’immense majorité des « aventuriers » n’ont pas l’intention de traverser la Méditerranée. « Tous les migrants sont soupçonnés de vouloir monter. Mais c’est faux, l’immense majorité d’entre eux ne veulent pas aller travailler en Europe », martèle Alassane Dicko, de l’Association malienne des expulsés (AME), basée à Bamako.

    Les circulations saisonnières, anciennes et fréquentes, entre les deux rives du Sahara sont profondément perturbées. Une fois les récoltes passées, de nombreux Maliens se rendent au Maghreb pour s’employer dans la construction ou la mécanique. Les commerçants n’ont jamais cessé de traverser le désert. Mais leurs projets sont contrecarrés depuis que des pays comme la Libye, l’Algérie, le Maroc et la Mauritanie jouent le rôle de gardes-frontières, avec plus ou moins de zèle selon l’état de leurs relations avec l’UE. Sous la pression, Alger et Rabat en sont même venus à modifier leur législation en faisant de l’« émigration illégale » un délit.

    Depuis le 1er juin 2009, au moins un millier de Maliens ont été expulsés d’Afrique du Nord, selon le secrétaire général du ministère des Maliens de l’extérieur, Mamady Traoré. En encourageant ces pratiques, l’UE se rend complice de la manière dont les migrants sont traités dans ces pays. « Ce déplacement du contrôle vers des pays de transit qui ne possèdent pas l’infrastructure nécessaire pour se convertir en pays d’accueil, et qui ne sont soumis à aucun contrôle sur le respect des droits de l’homme, devient bien souvent sous-traitance de la violence (de la part de l’UE) », soulignent l’AME et l’APDHA, une association espagnole, dans un rapport sur les « Rapatriements en cascade aux frontières sud de l’Europe ».

    Parmi les 149 Maliens expulsés de Tripoli en mai 2010, rares sont ceux qui envisageaient d’aller en Europe. Ils venaient, pour quelques mois, quelques années au plus, le temps d’amasser de quoi nourrir leur famille ou construire une maison. La Libye n’expulse pas seulement les Subsahariens. En juin 2010, elle a fermé le bureau du Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), en en faisant un objet de marchandage dans ses négociations avec l’UE sur l’immigration irrégulière. Mouammar Kadhafi fait monter les enchères : il exige 5 milliards d’euros en échange de son rôle de gendarme et de geôlier quand Bruxelles lui en proposerait 20 millions. En donnant à ce pays non signataire de la convention de Genève sur les réfugiés un rôle clef dans leur dispositif de contrôle des frontières, les Vingt-Sept ont mis le doigt dans l’engrenage. Jusqu’où sont-ils prêts à aller pour « étanchéifier » leurs frontières ?


    - URL source : http://www.mediapart.fr/journal/france/010710/5-au-mali-leurope-desorganise-les-migrations-traditionnelles
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    - [15] http://www.unhcr.fr/4c0f5faa6.html
    - [16] http://www.gisti.org/spip.php?article1966
    - [17] http://www.africanouvelles.com/nouvelles/africa-nouvelles/khadafi---cinq-milliards-par-an-de-lue-pour-arreter-les-clandestins.html
    - [18] http://www.rue89.com/2010/06/11/immigration-le-libyen-kadhafi-fait-chanter-l-europe-154427
    - [19] http://www.hommes-et-migrations.fr/index.php?/numeros/5434-afrique-en-mouvement
    - [20] http://www.politique-africaine.com/numeros/113_SOM.HTM
    - [21] http://www.politique-africaine.com/numeros/109_SOM.HTM
    - [22] http://www.ined.fr/fichier/t_publication/1428/publi_pdf1_452.pdf
    - [23] http://publications.iom.int/bookstore/free/Mali_Profile_2009.pdf
    - [24] http://www.autrepart.ird.fr/sommaires/Som16.html
    - [25] http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=AFCO_231_0139
    - [26] http://www.unctad.org/Templates/webflyer.asp?docid=13160&intItemID=1528&lang=2
    - [27] http://www.afdb.org/fr/documents/publications/migrant-remittances-a-development-challenge/
    - [28] http://www.oecd.org/dataoecd/41/26/43636350.pdf
    - [29] http://editions.campusfrance.org/notes/NOTE_CAMPUSFRANCE_17.pdf
    - [30] http://www.migreurop.org/
    - [31] http://www.expulsesmaliens.info/Rapport-de-Mission-conjointe-AME.html
    - [32] http://www.cimade.org/nouvelles/2547-Publication-de--VISA-REFUSE---Enqu-te-sur-les-pratiques-consulaires-en-mati-re-ded-livrance-des-visas-
    - [33] http://www.ladocumentationfrancaise.fr/catalogue/9782111208551/index.shtml
    - [34] http://www.senat.fr/notice-rapport/2006/r06-353-notice.html
    - [35] http://www.mediapart.fr/club/blog/achille-mbembe/300410/cinquante-ans-de-decolonisation-africaine
    - [36] http://www.mediapart.fr/club/edition/les-invites-de-mediapart/article/190510/dakar-lhomme-africain-la-france-et-le-cinquante

  • lundi 19 juillet 2010

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