Association Malienne des Expulsés

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Mediapart / Bamako World Wide 7- Souhad Touré, Malienne, expulsée de Columbus, Ohio

Souhad Touré est arrivée à New York un matin de décembre 1994, après avoir traversé l’océan Atlantique sur un bateau de marchandise en provenance de Dakar. Trois mois plus tôt, elle avait quitté Bamako, pour rejoindre, sans visa, son mari qu’elle n’avait pas vu depuis quatre ans. Elle l’a retrouvé à Philadelphie, où vit une importante communauté malienne, avant de déménager à Columbus, dans l’Ohio.

Onze ans plus tard, un jour de juillet, les services de l’immigration américains sonnent à sa porte pour l’interpeller. Avec ses enfants, nés sur le sol américain, elle est reconduite de force au Mali. Voici le récit de son expulsion, sans larme ni remords, racontée d’un trait, dans un souffle. Une expulsion ordinaire, au cours de laquelle elle a fait preuve d’une résistance de tous les instants. Nous nous sommes rencontrées dans les locaux de l’Association malienne des expulsés, à Bamako.

Souhad Touré dans les locaux de l'Association malienne des expulsés, Bamako, mai 2010.
Souhad Touré dans les locaux de l’Association malienne des expulsés, Bamako, mai 2010.© Carine Fouteau

« C’était le jour de la finale de la Coupe du monde, en 2006. Ce jour-là, ils sont venus, l’immigration est venue chez moi. À cette période-là, je travaillais dans un grand magasin, avant j’avais été employée dans une maison de retraite et aussi dans un hôtel de luxe. J’avais mon social security,
mon numéro de sécurité sociale, je payais mes taxes, la maison était à
mon nom. Je vivais seule à Columbus avec mes enfants, mon mari était retourné à Philadelphie. Ce jour-là, j’étais avec mon cousin, ma sœur, on était en train de regarder le football et ils ont tapé à la porte. Ils ont dit : c’est l’immigration. J’ai ouvert. Ils m’ont dit : ces enfants-là, ils appartiennent à qui ? J’ai dit : ce sont mes enfants. Ils ont demandé ses papiers à mon cousin, il n’en avait pas, alors on est partis tous les deux à l’immigration.

Là-bas, ils ont pris tous les renseignements, mon fingerprint, everything, et puis après une heure, ils m’ont photographiée. Ils m’ont dit d’appeler un taxi pour repartir chez moi. J’ai dit : non, je n’ai pas d’argent. Alors ils m’ont donné de quoi téléphoner à quelqu’un pour venir me chercher.

Le lendemain, ils m’ont appelée à la maison. Ils m’ont dit : Souhad, tu es là ? Où tu travailles ? J’ai dit : rappelez-moi plus tard, car ma fille doit partir à l’école et j’emmène le petit au day care.

Le jour d’après, ils m’ont rappelée, ils m’ont dit : tu peux venir ?
J’ai dit : oui, je peux venir. Ils m’ont dit : Souhad, on doit faire
l’enquête, tu dois prendre le passeport pour qu’on vérifie si tu es malienne ou mauritanienne. J’ai dit : je suis malienne, je vous l’ai déjà dit, c’est écrit sur mon acte de naissance. Alors j’ai
contacté mon ambassadeur. Il m’a dit : alors Souhad tu as des problèmes
avec l’immigration ? J’ai dit : moi je n’ai pas de problème. Ils sont
venus chez moi, je leur ai donné toutes mes coordonnées. Moi j’ai mes
enfants ici, ils ne sont jamais passés en Afrique.

Le lendemain, le
monsieur m’a demandé d’arrêter de travailler. J’ai dit : je ne peux pas. Si
j’arrête de travailler, qui va prendre en charge les enfants ? Moi, je
ne perçois pas les aides, le welfare. Je paie l’école, je
paie tout. Ils m’ont dit : tu dois arrêter de
travailler, là maintenant. J’ai dit : non, je continuerai d’aller au travail.

Je leur ai dit que le jour où
ils seraient prêts à m’envoyer en Afrique, je partirai. Je n’ai pas
volé, je n’ai pas de crédit, je n’ai tué personne, je ne suis pas dans
la drogue. Moi, je
ne vais pas me cacher, j’ai mes enfants, je vais les emmener à l’école,
j’ai la maison à mon nom, c’est mon adresse, mon numéro de téléphone.
Alors, ils m’ont demandé de venir avec les enfants
pour prendre leur photo pour faire leur passeport. J’ai dit : je n’ai pas
d’argent pour cela. Vous m’avez dit d’arrêter le travail,
qui va payer ?

  • « Souhad, tu vas partir seule »

    Et puis, ils m’ont appelée, alors j’y suis allée. Ils m’ont dit : Souhad, tu vas partir seule et on va prendre les enfants en charge parce qu’ils sont américains. J’ai dit : ils sont américains, mais moi je suis leur mère. Je veux partir avec mes enfants. Le monsieur a dit : OK, on a compris. Ils m’ont dit de faire deux valises pour moi et une par enfant.

    Un matin, à trois heures du matin, ils sont venus me chercher pour me faire partir au Mali. Comme j’avais travaillé tard, mon garçon dormait chez mon cousin. J’ai dit : je ne peux pas partir aujourd’hui, mon enfant n’est pas là, je vais appeler pour qu’on l’amène. Il y avait deux messieurs. L’un disait : allez hurry up, hurry up. J’ai dit : il ne faut pas crier ici, il ne faut pas faire peur à mes enfants, je vais partir, je vais partir, je n’ai pas de problème, mais il faut faire doucement, moi je ne veux pas courir, je ne vais pas disparaître dans la nature.

    Ils m’ont dit : tu as 10 minutes pour faire tes valises. J’ai dit : non, pas question. En 10 minutes, je ne peux pas faire les valises de trois personnes. J’ai réveillé ma sœur, et je lui ai dit : OK, maintenant je vais partir en Afrique. Ils m’ont dit d’aller attendre mon enfant dans le car, j’ai refusé. Et mon garçon est arrivé, j’ai pris sa jacket et celle de ma fille et on est partis à l’immigration.

    Ils nous ont mis dans une cellule. J’ai dit : hey, non, je
    ne rentre pas, moi je suis votre prisonnier, mais pas mes enfants. Ma
    fille a dit : pourquoi vous n’êtes pas humain ? Pourquoi vous faites ça,
    ma maman n’a rien fait, moi je suis américaine comme vous. Elle
    pleurait, je lui ai dit : non ne pleure pas, on va aller en Afrique,
    j’ai tous mes parents là-bas. On est restés à l’immigration jusqu’au matin. Je leur
    ai dit qu’il était temps qu’ils donnent à manger à mes enfants. Le
    monsieur a dit : on n’a rien ici. J’ai dit : that’s not possible, they
    have to eat something, it’s time for breakfast. Il a dit : OK, OK, je
    vais chercher quelque chose pour les enfants.

    Quand ils m’ont embarquée
    dans le car, ils m’ont demandé si j’avais un compte à la banque, j’ai
    dit : mind your business, c’est pas ton problème, toi ton travail c’est
    de m’envoyer au Mali. Ils m’ont donné un avocat public, mais à chaque
    fois que je voulais le voir, ce monsieur refusait, j’ai dit : OK, je ne vais
    pas insister, c’est bon comme ça.

    Après on est partis à l’aéroport. Mais
    ce jour-là, l’avion a été annulé, alors on est allés à l’hôtel. Je portais
    le petit sur mon dos, ma fille m’a dit qu’elle était fatiguée. Alors j’ai
    dit au monsieur : pardon, il faut appeler une voiture pour prendre mes
    enfants. On a marché pendant deux heures, je n’en peux plus,
    je vais rester ici avec mes enfants, je ne vais pas bouger. Je me suis
    assise là, alors ils sont allés chercher un taxi. À l’hôtel, on avait une chambre au 10 ou au 11e étage. Le monsieur et la femme
    policiers sont restés assis à la porte, ils nous gardaient. On a pris un bain avec
    mes enfants, puis ils ont dormi, moi j’ai regardé la télé, et au matin,
    on est partis. L’avion était en retard, alors on est partis dans un
    McDonald. Le monsieur m’a dit : tu as de l’argent ? J’ai dit : il n’est
    pas question que je paie quoi que ce soit. Le monsieur a dit : OK, pas de
    problème.

    On est rentrés dans l’avion, on est arrivés au Sénégal à 4
    heures du matin sur South Africa. Le monsieur a dit : ici c’est votre
    destination. J’ai dit : no way, jamais vous n’allez me laisser ici. On va se séparer au Mali, pas à Dakar. Je lui ai pris la main et je ne l’ai pas lâchée. On est partis avec Air Sénégal et on est arrivés à Bamako,
    c’était le 6 avril 2007. »

    Âgée aujourd’hui de 15 ans, la fille de Souhad Touré vit au Canada où elle a rejoint une amie de la famille. Elle a refusé de retourner aux États-Unis et veut
    étudier le droit. « Je veux être avocate, mummy, je vais te venger », lui a-t-elle dit. « Fais ton travail, ce que tu as à faire, fais-le, c’est
    tout », lui a répondu sa mère.

    Lire Aussi
     

    Cette série de reportages, réalisés à Bamako
    du 22 au 29 mai 2010, étudie l’état des relations entre le Mali et la
    France, cinquante ans après la fin de la colonisation, au travers des
    nouvelles pratiques de mobilité. Pas d’escale dans la région de Kayes,
    d’où vient la majorité de la diaspora malienne installée en région
    parisienne. Ces liens sont connus et représentent mal la
    diversification des routes migratoires au cours de la dernière
    décennie. Pas de focus non plus sur les départs vers l’Europe,
    minoritaires au regard des circulations Sud-Sud.

    Malgré mes demandes répétées, je n’ai pas eu accès au consulat
    français. Le quai d’Orsay a refusé que je m’entretienne avec le
    responsable de la politique des visas. Motif : le ministère des affaires
    étrangères ne souhaite pas avoir à se justifier des mesures décidées
    par le ministère de l’immigration. Les représentants de la délégation
    de l’Union européenne et de l’ambassade des États-Unis m’ont, en
    revanche, reçue de manière transparente.

    En amont, plusieurs chercheurs m’ont aidée à préparer cette série.
    Parmi eux, Isaline Bergamaschi, Emmanuelle Bouilly, Florence Brisset,
    Benoît Hazard, Clara Lecadet et Johanna Siméant. Des militantes
    associatives aussi : Sarah Belaïsch, Brigitte Espuche et Gwenaëlle de
    Jacquelot. À Bamako, merci à Moussa Ba, Ferdaous Bouhlel-Hardy,
    Alassane Diabaté, Birama Diakon, Samba Tembely et Aminata Traoré pour
    les conseils et les contacts.

    Pour mémoire, 1 euro = 650 francs CFA.

  • - http://www.mediapart.fr/journal/int...


    Voir aussi :
    - Mediapart : Des Maliens Expulsés de Lybie

    mercredi 21 juillet 2010

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