Association Malienne des Expulsés

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En quoi la création de l’Association malienne des expulsés (AME) en 1996 est-elle un événement majeur ?

article paru dans Politis le 26 janvier 2026 sous le titre « Tout est fait pour invisibiliser les expulsions »
https://www.politis.fr/articles/202...
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L’anthropologue Clara Lecadet décrit comment les personnes expulsées de France ou d’Europe s’organisent pour donner une visibilité politique à leur situation dans l’espace public de leur pays d’origine ou de renvoi.

Clara Lecadet, chargée de recherche au CNRS, s’est intéressée à la façon dont des personnes expulsées se sont auto-­organisées pour faire entendre leur vécu et porter des revendications. Autrice du livre Les Expulsés, sujets politiques (Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2023), elle revient sur la naissance de cette parole politique.

Comment vous êtes-vous intéressée à la question des luttes des personnes expulsées ?

Clara Lecadet : J’ai eu un déclic politique et personnel au moment de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007. Depuis l’arrêt des migrations de travail en 1970, il y a eu une vague continue d’expulsion d’étrangers, sous des gouvernements de droite comme de gauche. Mais 2007 marque un tournant car Sarkozy fait de la mise en place d’un quota d’expulsions annuel un des enjeux de sa campagne. J’étais frappée par la centralité donnée à cette question des étrangers à expulser, et par le fait que n’était jamais évoquée la question de leur sort une fois au pays.

"Certains dispositifs tels que l’aide au retour volontaire sont inventés et promus pour faire porter aux personnes la responsabilité de leur renvoi."
Photo : Emmanuelle Corne.

Toujours en 2007, j’ai découvert par un reportage l’existence de l’Association malienne des expulsés, qui menait un travail d’accueil à l’aéroport de Bamako via son secrétaire général, Mahamadou Keita. À la disparition symbolique des expulsés dans l’espace de notre débat national correspondaient de possibles formes de mobilisation politique dans les pays de retour ou dans ceux vers lesquels les expulsés sont renvoyés. Bien que le passage au registre de l’action collective par les expulsés reste très marginal, car les associations sont souvent en grande précarité et financées en partie par des ONG européennes, l’idée de ma recherche était de m’intéresser à ce qui se passe après l’expulsion.

Ces personnes qui sont totalement invisibles politiquement reprennent la main sur les épreuves qui leur ont été infligées.

En quoi la création de l’Association malienne des expulsés (AME) en 1996 est-elle un événement majeur ?

C’est une initiative pionnière en termes d’auto-organisation des expulsés. Ces personnes qui sont totalement invisibles politiquement reprennent la main sur les épreuves qui leur ont été infligées et en font une question politique dans les pays d’origine en parlant des violences de l’expulsion, des mauvais traitements subis en tant qu’immigrés, de questions telles que la perte des affaires au moment de l’expulsion, le blocage des comptes bancaires, la séparation d’avec les familles.

Dans son sillage, d’autres associations sont nées, comme Welcome Back Cameroon en 2006, l’Association togolaise des expulsés en 2008, le Network of Ex-Asylum Seekers en Sierra Leone, en 2011. Cette dernière travaille beaucoup sur la question du rejet social et familial quand les gens rentrent dans leur pays d’origine. Je me suis aussi intéressée à la manière dont ces associations se forment selon les contextes politiques du pays. Les contraintes liées au caractère plus ou moins autoritaire des régimes influent sur la forme des revendications des personnes expulsées et leur capacité ou non à s’exprimer sur ces questions dans l’espace public de leur pays d’origine.

Comment avez-vous appréhendé le fait de travailler sur les associations d’expulsés en tant que chercheuse française bénéficiant de la liberté de circulation ?

Quand j’ai commencé mon enquête au Mali en 2007, c’était le moment où Sarkozy venait d’être élu sur ce programme d’intensification des expulsions. A cette époque, j’accompagnais Mahamadou Keita, secrétaire général de l’AME, à l’aéroport. Je voyais les situations de grande détresse et d’indigence des gens qui rentraient avec souvent un sac plastique pour tout bagage, un sentiment de désorientation et de perte des repères.

Certains m’interpellaient : “Toi t’es du pays de Sarkozy, du pays qui expulse les gens“.

Certains n’étaient pas rentrés au Mali depuis 10 ou 20 ans, ils ne reconnaissaient même plus la ville. Les gens étaient littéralement détruits par ces arrivées. J’ai ressenti une gêne liée au fait d’être française. Y compris à mon corps défendant, je représente ce pays, cette histoire et cette politique pour mes interlocuteurs. Certains m’interpellaient : « Toi t’es du pays de Sarkozy, du pays qui expulse les gens ».

En tant qu’anthropologue, j’ai essayé de trouver ma place en maintenant une forme de discrétion. J’étais très réticente au fait de mener des entretiens individuels qui réintroduisent une logique d’enquête, qui, pour des personnes qui ont traversé le « tunnel de l’expulsion », ont vécu des arrestations, des périodes d’enfermement, des auditions, peut être à nouveau perçue comme une intrusion et comme une forme d’exploitation. J’ai suivi les actions de l’association en étant présente au quotidien et j’ai surtout suivi les débats publics organisés par l’association, où les expulsés peuvent enfin parler en leur propre nom, dénoncer ce qu’ils ont vécu, interpeller les politiques etc. On assiste ainsi à la naissance d’une parole collective.

Pouvez-vous nous parler du manifeste « La voix de l’expulsé », publié peu après la création de l’AME, et des jalons qu’il pose en termes de revendications politiques ?

Il vise à témoigner de l’expérience des expulsés, à les faire apparaître comme des sujets politiques dans l’espace public de leur pays d’origine, afin de tenter de les arracher à cette espèce d’invisibilisation sociale et politique. C’est un texte qui souligne la contribution des immigrés à la fois à leur pays d’accueil et à l’histoire de leur pays d’origine. Il se termine par des revendications : l’appel à arrêter les expulsions et à une meilleure reconnaissance des immigrés par les pays où ils vont et par leur propre pays.

Cette allégeance des États africains aux politiques d’expulsion est ressentie par les personnes expulsées comme un nouvel abandon.

L’AME a développé une critique non seulement des politiques des États qui renvoient les immigrés, mais aussi de la passivité, voire de la complicité des États africains dans la mise en place et dans l’exécution de ces politiques. Cette allégeance des États africains aux politiques d’expulsion est ressentie par les personnes expulsées comme un nouvel abandon et comme une sorte de trahison des élites nationales des États africains vis-à-vis de leurs propres ressortissants.

Comment cet aspect a-t-il nourri les mobilisations contre les accords de réadmission, facilitant la délivrance de laissez-passer consulaires nécessaires aux expulsions, entre la France et le Mali ?

Pendant la présidence de Nicolas Sarkozy, la France exerçait une forte pression, par le biais de Brice Hortefeux, alors ministre de l’Immigration, pour que le gouvernement malien signe un accord de réadmission en échange de financements pour l’aide au développement. En 2008 et 2009, les associations issues de la société civile malienne, dont l’AME, ont mené une campagne fructueuse pour que leur gouvernement refuse de signer cet accord.

Quasiment chaque famille est touchée par la question du séjour à l’étranger d’un parent et par la crainte d’une expulsion. La campagne a été relayée par les médias et une partie de la classe politique, comme le parti Sadi [Solidarité africaine pour la démocratie et l’indépendance], qui a très tôt dénoncé les politiques d’expulsion de l’Europe vers l’Afrique.

La question de la dette coloniale de la France à l’égard du Mali a d’ailleurs émergé pendant cette mobilisation comme un argument supplémentaire pour ne pas signer l’accord. Le gouvernement malien a fini par céder. Il y a eu un nouvel épisode en 2016 concernant un accord de réadmission cette fois entre l’Union européenne et le Mali. À nouveau, cette annonce a suscité beaucoup d’opposition, y compris au sein de l’Assemblée nationale au Mali.

Ces associations sont nées dans un contexte où les expulsions par charter étaient médiatisées, ce qui pouvait choquer l’opinion. Aujourd’hui, elles ont surtout lieu dans des vols commerciaux ou, pour les vols collectifs, à l’abri des regards. La mobilisation pour les empêcher est-elle plus difficile dans ce contexte ?

Tout est fait pour individualiser et invisibiliser les expulsions. Il y a une telle normalisation et routinisation de celles-ci, que ce soit en Europe ou en Amérique, que c’est très difficile de mobiliser autour de ces questions. Certains dispositifs tels que l’aide au retour volontaire sont inventés et promus pour faire porter aux personnes la responsabilité de leur renvoi et faire croire à la possibilité d’un libre arbitre dans un contexte politique marqué par la contrainte.

L’usage du terme de « retour » est très emblématique de la volonté de minimiser le caractère brutal des expulsions.

Une sorte de piège est volontairement dessiné par les politiques pour adoucir les expulsions et laisser penser au grand public qu’on en a finalement éliminé le caractère violent et coercitif. Il y a néanmoins une histoire des mobilisations contre les expulsions au sein des aéroports, du fait de collectifs anarchistes et de sans-papiers alertant les passagers sur la présence d’expulsés au sein d’un vol. De façon spontanée, il y a toujours des passagers qui cherchent à s’opposer aux expulsions à bord des avions, mais ils sont presque systématiquement poursuivis.

L’euphémisation de la violence que constituent les expulsions se retrouve dans la dénomination même des textes votés au niveau européen comme la directive retour de 2008 ou le Pacte asile et immigration qui va être mis en œuvre cette année…

La question des expulsions est le fil conducteur de ces textes qui fixent ce que serait une politique migratoire européenne. L’idée est qu’il faut expulser le plus possible, trouver si possible des formes plus soft et non violentes d’expulsion pour ne pas trop choquer les opinions publiques, et nouer des partenariats avec les pays d’origine.

L’usage du terme de « retour » est très emblématique de la volonté de minimiser le caractère brutal des expulsions, que ce soit dans leur mise en œuvre que des conséquences qu’elles ont sur les personnes et sur la situation dans les pays d’origine. Cela relève aussi d’une vision des migrations extrêmement statique où l’expulsion serait forcément synonyme de retour au pays d’origine. Or beaucoup de personnes expulsées réémigrent, que ce soit dans le pays qui les a expulsés ou dans d’autres pays en fonction des opportunités économiques.

Il y a une prolifération de termes pour désigner les personnes sans papiers comme « les illégaux », « les OQTF ». Dans votre travail, vous employez le terme de personnes « illégalisées ». Quel est l’intérêt de ce terme pour rendre compte des politiques migratoires ?

Ce terme d’inspiration anglo-saxonne est très utilisé dans les débats académiques autour des politiques migratoires, car il a le mérite de rendre compte de la versatilité des politiques : quelqu’un peut avoir des papiers et par le changement des politiques se retrouver sans papier. Parler d’illégalisation permet de s’extraire d’une sorte d’essentialisation des personnes par leur statut administratif ou par une catégorie institutionnelle. Pour mener des recherches critiques, il faut se démarquer des catégories produites par les médias ou les politiques.

La campagne d’expulsion menée par Trump est d’une violence terrible, mais elle s’inscrit aussi pleinement dans la continuité logique de l’histoire des États-Unis. Un certain nombre de médias consacrent des reportages à la mise en œuvre de la politique migratoire aux Etats-Unis, sans pour autant documenter davantage la façon dont la France enferme et expulse les étrangers. Comment analysez-vous ce décalage ?

Je n’ai pas de réponse arrêtée. Je pense que cette perception différenciée tient au fait qu’avec Trump, on est dans une campagne extrêmement agressive, assumée, de chasse aux immigrants. Trump ne s’embarrasse d’aucune forme d’euphémisation ou de volonté d’adoucir ce qui choque les opinions publiques. Mais les médias ont tendance à en amplifier le caractère inédit, alors que l’histoire des États-Unis, et de la plupart des États occidentaux, s’est structurée autour de l’exclusion à la fois juridique et politique des étrangers. L’expulsion des étrangers ou leur recrutement en fonction d’intérêts politiques et économiques en sont deux aspects inextricables.

On ne peut en effet penser les questions migratoires en dehors des enjeux de circulation de main d’œuvre. La campagne d’expulsion menée par Trump est d’une violence terrible, mais elle s’inscrit aussi pleinement dans la continuité logique de l’histoire des États-Unis. Obama a été qualifié de « Deporter-in-Chief » par des organisations de défense des droits des migrants américaine pour avoir poursuivi une politique d’expulsion en contradiction avec les discours pro-immigrants qu’il semblait porter. C’est une équation inhérente à l’histoire récente des Etats-nations et qui s’inscrit dans la lignée de l’histoire coloniale.


Des immigrés sans papiers, membres du groupe d’action « Sans Papiers des Hauts de Seine », manifestent pour réclamer la régularisation de tous les immigrés sans papiers, en mars 2012.
© PHOTO AFP/JOEL SAGET

jeudi 29 janvier 2026

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